Amphithéâtre de tôles ondulées et d’enduits peinturés vifs, Valparaiso (Valpo entre copains) s’arrime à quarante-cinq abruptes collines sur 48 km². Polychrome, maritime et vertigineuse, la ville traîne une image de bohème persistante plutôt légitime.

Son urbanisme débridé a peu à peu pignoché (pignocher! franchement! Au Chili!) l’aire disponible de la baie et des collines riveraines. Il semble aussi que les résidents soient guidés par une idée fixe: avoir vue sur l’océan quels que soient les moyens à mettre en œuvre.
L’exploration de ses escaliers, funiculaires et raidillons pavés forgera l’opinion de l’esthète chasseur d’images tout en renforçant ses ischios-jambiers.
Deux univers pour un chaos urbain.
1) En bas, le « Plan », un étroit bord de mer où s’alignent les bâtisses gouvernementales : cour de justice, banques austères néoclassiques, places victoriennes et quelques mises en valeur du patrimoine historique plus ou moins gagnantes.

Nombre de ces bâtiments, vestiges de l’ex-prospérité commerciale du port, sont abandonnés, murés, délabrés, sauvagement tagués, tout simplement moches. Heureusement, quelques exceptions, dont l’édifice de la marine chilienne (Armada), s’en sortent honorablement.

2) L’âme de la ville émane des collines. Véritables esprits tutélaires, elles suggèrent en la véhiculant l’orientation culturelle et artistique de la cité et de sa baie.
Les maisons de bois vêtues de tôles ondulées s’empilent, s’enchevêtrent, obéissant à contrecœur aux lois de la gravitation. L’observateur éprouve un sentiment de jeu de construction à l’équilibre précaire et ce, d’autant plus que le terrain est fortement sismique.
Les escaliers, ascenseurs, funiculaires, raidillons et autres rampes assurent la communication entre les deux univers.
« Si nous parcourions tous les escaliers de Valparaiso, nous ferions le tour du monde » (P.Neruda)
Des barrios bariolés
À Valparaíso, la couleur est un artifice contre l’humidité et la mélancolie.
Historiquement, les dockers recyclaient la tôle des containers déclassés et les restes de peintures marines pour protéger leurs façades, il en émerge un patchwork chromatique presque pointilliste, aussi débridé qu’aguicheur.
Évoluant avec le temps, ces coloriages ont migré vers une explosion du street art qui fait aujourd’hui de la ville une galerie d’art infinie.
Somme de quartiers (barrios) où les teintes de rouille passent pour des couleurs à part entière, les ruelles racontent des histoires, parfois, des épopées.
Chaque teinte est une ponctuation : une porte jaune citron, un escalier bleu azur, une façade rouge carmin. Le dialogue entre la décrépitude des structures et l’éclat des pigments donne à la ville son audace, une certaine énergie vitale.

Circuler au cœur du mythe
Des fresques monumentales aux décorations de pylônes, les murales rythment le pas du flâneur.
Manifestes politiques, hommages aux peuples autochtones, rêves surréalistes, mangas, slogans, poésie, aphorismes divers couvrent les rues des Cerros Alegre, Concepción, Bellavista ou Florida… pour ne citer que les plus notoires.

Sortie sur le Paseo Jugoslavo et l’inmanquable Palacio Baburizza (musée des Beaux-Arts): Pano sur la baie, le port, ses immenses porte-conteneurs, navires de guerre et sa flottille de chalutiers.
La place est squattée par quelques artistes – peintures, bijoux, souvenirs et magnet artisanaux.
Ensuite ?
Le murmure des murales
Il s’agit de quadriller méthodiquement le plan qui, dans les hauteurs, rejoint le Cerro Concepción son frère siamois.

L’escalier « Piano » sur l’avenue Bevan, le Pasaje Galvez si étroit, si saturé de détails picturaux qu’on s’immerge dans les tableaux.
Du réjouissant au lugubre, la fascination peut varier : tags sauvages, enduits décrépits, crépis écaillés, parfois vétustes, sans taire le mauvais goût… Mais impossible d’être impassible.

L’âme du Port : El Cardonal et vie locale
Retour au « Plan » en direction des gargouillements du marché El Cardonal, le ventre de Valparaíso.
C’est une halle d’acier imposante où, dès l’aube, maraîchers et pêcheurs s’époumonent de braillements stentoriens.
À l’étage, les cocinerías servent des pailas marinas fumantes (paëlas), des chorrillanas généreuses (un monticule de frites, d’oignons frits et de viande).
Entre les étals de citrons et de poissons argentés, on plonge dans la réalité d’une ville qui, au-delà de son statut de patrimoine mondial, reste farouchement populaire, sonore et indomptable.
Le dimanche tout est fermé, pour autant on évitera de rester couché. Les rideaux de fer tirés offrent un visage aussi photogénique qu’inattendu des avenues commerçantes en pause.
Et pendant que ces mercantis sont à la messe, un magma d’étals inonde le quartier Almendral. Sur une trentaine de pâtés de maisons, se cumule s’entrelaçant, marchés aux puces, ventes de garage, vide-greniers et même brocantes de qualité. De quoi occuper les plus inlassables chineurs.
Une histoire d’hébergement à Valparaiso
Il est 19 h lorsque l’auberge que j’avais élue sur le cerro Concepción reçoit un groupe d’une dizaine de musiciens, bruyants c’est vrai, mais fort invitants.
Erreur humaine ou logicielle ? L’auberge constate un surbooking et sans égard pour mon grand âge, me pousse vers le trottoir. Pourquoi moi ?
(Apparté)
Je ne réserve jamais mes logements sur le Web (pas 100 % vrai).
Je les dégote en me promenant, m’y pose une première nuit. Lorsque je m’y plais, j’ajoute une à la fois les nuits supplétives …
Ce jour-là, bien qu’acquittée, la nuitée additionnée le matin même ne fut pas consignée dans le tableur des réservations.
Discussion, argumentation, résignation… Je lâche l’affaire, me laisse rembourser et ramasse mon sac.
Hop, dehors
Vexant sans être dramatique, le quartier regorge d’hébergements. Je sonne à un premier choix qui ne répond pas, un second s’avère trop cher. C’est en attaquant un escalier en direction de deux autres cibles qu’un gars m’arrête. Sympa, il m’indique l’escalier crasseux qui grimpe sur le versant opposé et me vante un belvédère peu pratiqué avec vue sur le port. (Il n’exagère pas, j’irai le lendemain pour découvrir une placette charmante investie par une bande d’artistes exposants.)
Je le remercie en ajoutant :
— Présentement, je cherche surtout un lit, mon auberge vient de me jeter.
— Comment ça ?
J’explique vite fait la situation et ajoute
— Tu connais pas un truc tout simple ? Mon budget est du genre rabougri.
— Va voir chez Lorena et Andrès, ils ont des chambres bon marché.
— Lorena ? C’est un hospedaje ? Un Rbnb ?
— C’est chez eux, un peu des deux.
Casa SurOceano Hostal
La description hybride du logement fleure bon l’atmosphère familiale, ça me tente farouchement.
Je me fais expliquer l’itinéraire.
C’est à 10 minutes dans la pente qui jouxte la cour d’appel derrière la place Sotomayor.
Il me confie le téléphone car il arrive que la grille d’accès à leur ruelle-escalier soit close.
C’est une maison jaune, adossée à la colline, on y vient à pied, on ne frappe pas bien que ceux qui vivent là n’aient pas jeté la clef. (Digression spéciale Nathou )
Le petit portail noir est effectivement verrouillé. J’appelle Lorena qui vient à ma rencontre.

Petit bout de femme dans la quarantaine… de kilos, c’est un sourire ambulant.
La maison est biscornue car elle s’adapte à la configuration du terrain terrassé à la louche.
- Un petit salon qui souffre d’encombrement sert de pièce-à-vivre-tous-ensemble ;
- au sommet d’un escalier étroitement raide, trois chambres ;
- une salle de bain et ;
- en descendant quatre marches d’une échelle de meunier au bout du couloir (attention à la tête), la cuisine perpendiculaire toute en longueur, presque extérieure.
Noble et magistral de simplicité, j’adore.
Ma chambre, lit double, fenêtre, étagères, table, chaise est grande, je m’y plais immédiatement.
À peine installé, Lorena vient me chercher pour une causette dans le salon avec Andrès, son époux.
Andrès parle français – il a pu fuir la dictature dans les années 70 et a vécu à Lyon – un peu artiste, un peu militant politique, il vit de négoce au port. Il est érudit, brillant et charismatique.
Il ne se passera pas un soir sans que je partage leur table, un bout de soirée, une tisane, un morceau de quatre-quarts. Le tout riche de conversations auxquelles leur grand fils apportera des éclairages didactiques, démontrant une solide culture générale et quelques quintaux de bon sens.
Conclure ?
Mésaventure ce surbooking ? Il ne fit qu’enrichir ma courte semaine à Valparaiso d’une dose de convivialité et d’intelligence. Alors, si un inconnu vous aborde sans raison dans cette ville où chaque mur vous fait de l’oeil, prenez en considération que Valparaíso veut vous connaître aussi.













