Amphithéâtre de tôles ondulées et d’enduits peinturés vifs, Valparaiso (Valpo entre copains) s’arrime à quarante-cinq abruptes collines sur 400 km² (4 X Paris intramuros). Polychrome, maritime et vertigineuse, la ville traîne une image de bohème persistante plutôt légitime.
L’exploration de ses escaliers, funiculaires et raidillons pavés forgera l’opinion de l’esthète chasseur d’images tout en renforçant ses ischios jambiers.
Deux univers pour un chaos urbain.
1) En bas, le « Plan », un étroit bord de mer où s’alignent les bâtisses gouvernementales : Cour de justice, banques austères néoclassiques, places victoriennes et quelques mises en valeur du patrimoine historique plus ou moins gagnantes.

Nombre de ces bâtiments, vestiges de l’ex prospérité commerciale du port, sont abandonnés, murés, délabrés, sauvagement tagués, tout simplement moches. Il en reste, comme l’édifice de la marine chilienne ( Armada) qui s’en sorte tout de même honorablement.

2) L’âme de la ville émane des collines. Véritables esprits tutélaires, elles suggèrent en la véhiculant, l’orientation culturelle et artistique de la cité et de sa baie.
Les maisons de bois vétues de tôles ondulées, s’empilent, s’enchevêtrent, obéissant à contrecoeurs aux lois de la gravitation. L’observateur éprouve un sentiment de jeu de construction à l’équilibre précaire et ce, d’autant plus que le terrain est fortement sismique.
Les escaliers, ascenseurs, funiculaires, raidillons et autres rampes assurent la communication entre les deux univers.
« Si nous parcourions tous les escaliers de Valparaiso, nous ferions le tour du monde » (P.Neruda)
Des barrios bariolés
À Valparaíso, la couleur est un artifice contre l’humidité et la mélancolie.
Historiquement, les dockers recyclaient la tôle des containers déclassés et les restes de peintures marines pour protéger leurs façades, il en émerge un patchwork chromatique presque pointilliste, aussi débridé qu’aguicheur.
Évoluant avec le temps, ces coloriages ont migré vers une explosion du street art qui fait aujourd’hui de la ville une galerie d’art infinie.
Somme de quartiers (barrios) où les teintes de rouille passent pour des couleurs à part entière, les ruelles racontent des histoires, parfois, des épopées.
Chaque teinte est une ponctuation : une porte jaune citron, un escalier bleu azur, une façade rouge carmin. Le dialogue entre la décrépitude des structures et l’éclat des pigments donne à la ville son audace, une certaine énergie vitale.

Circuler au cœur du mythe
Des fresques monumentales aux décorations de pylônes, les murales rythment le pas du flâneur
Manifestes politiques, hommages aux peuples autochtones, rêves surréalistes, mangas, slogans, poésie aphorismes divers couvrent les rues des Cerros Alegre, Concepción, Bellavista ou Florida… pour ne citer que les plus notoires.

Sortie sur le Paseo Jugoslavo et l’immanquable Palacio Baburizza (musée des Beaux-Arts): Pano sur la baie, le port, ses immenses porte-conteneurs, navires de guerre et sa flottille de chalutiers.
La place est squatée par quelques artistes – peintures, bijoux, souvenirs ert magnet artisanaux.
Ensuite?
Le murmure des murales
Il s’agit de quadriller méthodiquement le plan qui dans les hauteurs, rejoint le Cerro Concepción son frère siamois.

Pentes raides, ruelles escaliers, ce qui compte c’est la myriade de murales qui égayent les facades. Du réjouissant au lugubre, il est vrai qu’on n’est pas toujours séduit : Tags sauvages, enduits décrépis, crépis écaillés, parfois vétustes, mauvais goût aussi… Mais impossible d’être impassible.
L’escalier « Piano » sur l’avenue Bevan, le Pasaje Galvez si étroit, si saturé de détails picturaux qu’on s’immerge dans les tableaux.

L’Âme du Port : El Cardonal et vie locale
Redescendre vers le Plan, c’est retrouver la terre ferme et la sueur du quotidien. Un passage par le marché El Cardonal est impératif pour gargouiller dans le ventre de Valparaíso.
C’est une halle d’acier imposante où, dès l’aube, maraîchers et pêcheurs font le forcing de leurs braillements stentoriens.
À l’étage, les cocinerías servent des pailas marinas fumantes (paëlas), des chorrillanas généreuses (un monticule de frites, d’oignons frits et de viande).
Entre les étals de citrons et de poissons argentés, on plonge dans la réalité d’une ville qui, au-delà de son statut de patrimoine mondial, reste farouchement populaire, sonore et indomptable.
Le dimanche tout est fermé, pour autant on évitera de penser qu’il faut resté couché. Les rideaux de fer tirés offrent un visage aussi photogénique qu’inattendu des avenues du Plan en pause.
Pendant que ces commerçants sont à la messe, sur un très large périmètre entre le marché Cardonal et la gare routiere, prend place un magma de commerces qui va du marché aux puces, à la méga vente de garage en passant par la brocante et le vide-greniers. Ha les beaux dimanches!
Une histoire d’hébergement à Valparaiso
Il est 19 h lorsque l’auberge que j’avais élue sur le cerro Concepción reçoit un groupe d’une dizaine de musiciens, bruyants c’est vrai, mais fort invitants.
Erreur humaine ou logicielle ? L’auberge constate un surbooking et sans égard pour mon grand âge, me pousse vers le trottoir. Pourquoi moi ?
(Apparté)
Je ne réserve jamais mes logements sur le Web (pas 100 % vrai). Je les dégote en me promenant, m’y pose une première nuit. Lorsque je m’y plais, j’ajoute une à la fois les nuits supplétives …
Ce jour-là, bien qu’acquittée, le dodo additionné le matin même ne fut pas consigné dans le tableur des réservations par l’employée en charge…
Diascussion, argumentation… pff. Je lache l’affauire, me laisse rembourser et ramasse mon sac.
Mise à la porte…
Hop, dehors
Vexant sans être dramatique, le quartier regorge d’hebergements. Je sonne à un premier choix qui ne répond pas, un second s’avère trop cher. C’est en attaquantn un escalier en direction de deux autres cibles qu’un gars m’arrête. Sympa, il m’indique l’escalier crasseux qui grimpe sur le versant opposé et me vante un belvédère peu pratiqué avec vue sur le port. (Il n’exagère pas, j’irai le lendemain pour découvrir une placette charmante investie par une bande d’artistes exposants.)
Je le remercie en ajoutant ;
— Présentement, je cherche surtout un lit, mon auberge vient de me jeter.
— Comment ça ?
J’explique vite fait la situation et ajoute
— Tu connais pas un truc tout simple ? Je voyage longtemps, mon budget est du genre boudiné.
— Va voir chez Lorena et Andrès, ils ont des chambres bon marché.
— Lorena ? C’est un hospedaje ? Un Rbnb ?
— C’est chez eux, un peu des deux.
Casa SurOceano Hostal
La description hybride du logement fleure bon l’atmosphère familiale, ça me tente farouchement.
Je me fais expliquer l’itinéraire, c’est à 10 minutes dans la pente qui jouxte la cour d’appel derrière la place Sotomayor.
Il me confie le téléphone car il arrive que la grille d’accès à leur ruelle-escalier soit close.
C’est une maison jaune, adossée à la colline, on y vient à pied, on ne frappe pas bien que ceux qui vivent là n’aient pas jeté la clef. (Digression spéciale Nathou)
Le petit portail noir est effectivement verrouillée. J’appelle Lorena qui vient à ma rencontre.

Petit bout de femme dans la quarantaine… de kilos, c’est un sourire ambulant.
La maison est biscornue car elle s’adapte à la configuration du terrain mal terrassé.
- Un petit salon qui souffre d’encombrement sert de pièce-à-vivre-tous-ensemble ;
- au top d’un escalier étroitement raide, trois chambres ;
- une salle de bain et ;
- en descendant quatre marches d’une échelle de meunier au bout du couloir (attention à la tête), la cuisine toute en couloir, presque extérieure.
Noble et magistral de simplicité, j’adore.
Ma chambre, lit double, fenêtre, étagères, table, chaise, est grande, je m’y plais immédiatement.
À peine installé, Lorena vient me chercher pour une causette dans le salon avec Andrès, son époux.
Andrès parle français – il a pu fuir la dictature dans les années 70 et a vécu à Lyon – un peu artiste, un peu militant politique, il vit de négoce au port. Il est érudit, brillant et charismatique.
Il ne se passera pas un soir sans que je partage leur table, un bout de soirée, une tisane, un morceau de quatre-quart, riche de conversations auxquelles leur grand fils apportera son éclairage, démontrant une vaste culture générale et quelques quintaux de bon sens.
Conclure ?
Mésaventure ce surbooking ? Il n’a fait qu’enrichir ma courte semaine à Valparaiso d’une dose de rencontre et d’amitié. Alors si un inconnu vous aborde sans raison dans cette ville où chaque mur a quelque chose à raconter.Prenez la peine de l’écouter
Plûto que se visiter, Valparaíso se rencontre, s’apprivoise éventuellement une marche d’escalier après l’autre ! On se croise au prochain ascenseur ?













