Il y a des cartes qui mentent par ignorance. Leurs imprécisions consternent le cartésien, stimulent le rêveur et motivent le pragmatique. Je suis les trois.
L’objectif de cette incursion dans le Pantanal est aussi simple que singulier: Quitter la moiteur d’Asunción, capitale du Paraguay et remonter le fleuve éponyme cap au nord vers Bahia Negra, triple frontière Paraguay-Brésil-Bolivie. Rejoindre ensuite Corumbá, frontière Brésil – Bolivie via le Mato Grosso do Sul. Limpide non ?
Considérons le parcours en 5 segments distincts
( fév-mars 2026 ) : Pour toi qui ne cherche que l’info brute.
- Asuncion-Concepcion: Il n’y a plus de service de navigation pour les particuliers, le « Cacique II » est à la casse, il n’a pas été remplacé. Pas le choix, ce sera 7h de bus. (C’est pourquoi ce segment n’apparait pas sur la carte).
- Concepcion – Bahia Negra : Une fois par semaine, un petit cargo, le Fatima III, assure la liaison en 3 jours. Il part le mardi vers 11h, il revient le vendredi après avoir déchargé sa cargaison.
Contact utile : Le capitaine lui-même (+972) 183 949 (très réactif sur Whatsapp avec moi). - Bahia Negra – Puerto Esperanza : Aire sauvage à l’habitat dispersé, l’improvisation est la seule solution. Il faut composer avec un trafic d’embarcations privées plus qu’hasardeux. En revanche, plus on remonte la rivière et plus il y a de mouvement.
- Puerto Esperanza-Corumbá : Au croisement de la rivière avec le « ponte do Paraguay », j’ai lâché la barque pour la route BR 262 et choisi de terminer sur le pouce – lire plus loin le pourquoi –
Les 4 sections de ce cheminement représentent 70km de rivière et 90km de route.
Face à une telle gageure, ni le temps, ni le confort ne doivent compter, l’aléatoire et la patience s’imposent en variables de l’équation.

Désert numérique
Le problème n’est pas la distance, c’est l’ignorance du Web. Je déniche des forums qui datent des années pré smartphones, je lis des blogues de voyageurs égarés qui évoquent des barges fantômes, des pistes que la forêt a peut-être digérées. Sans doute dictés par le niveau des eaux ou l’humeur du capitaine, même les horaires de bateaux se contredisent.
L’information recueillie tient plus de la rumeur que du véritable tuyau. Devant le Pantanal et le Chaco, Les App de Maps abdiquent, elles n’affichent que des « zones grises » bien qu’elles soient bougrement vertes sur le terrain.
En abordant le Fatima III à Concepcion, je ne sais toujours pas si le passage vers le Brésil se fera par un bras de rivière oublié, par une piste de glaise collante ou…ne se fera tout simplement pas.
Néant logistique et point de rupture.
Zoom du pointeur sur Bahia Negra, la zone s’ouvre sans effort sur le fond vert uniforme de Google map percé de quelques taches blanches plus artistiques que significatives (Ce lien ouvre directement la zone du délire, pour suivre ).
Le segment Bahia Negra – Corumbá pose le plus sérieux problème logistique, no man’s land du meilleur acabit, je télécharge la carte, sur place, voir progresser la petite bille bleu n’est pas sans donner un coup pep’s au moral.
Durant mes investigations, je veux croire en l’existence d’embarcations qui remonteraient les méandres brésiliens de la Paraguay en direction du Nord au moins jusqu’à Puerto Esperanza (un lieu-dit vaguement touristique au croisement de la route BR 262).
En cas d’échec inexorable, une piste existe vers l’ouest, sorte de « plan B » par la route en direction du Gran Chaco. Mais ce tracé n’est pas praticable en toute saison… ( en février 2024 la zone fut isolée durant 22 jours ) Long, poussiéreux ou au contraire gadouilleux. Je devine cet « itinéraire bis » aussi douteux qu’exténuant.
À exclure.
En revanche je n’exclus pas un retour avec le même bateau vers Concepcion, au cas où… Comme dit Forest: « Y’a des fois comme ça, y’a pas assez de cailloux« .
Pourquoi s’infliger ça ?
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Parce que la fiabilité d’un itinéraire est inversement proportionnelle à son intérêt.
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Parce qu’aujourd’hui « l’aventure » commence précisément là où le Wi-Fi s’arrête.
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Parce que dans un monde où tout déplacement dépend de l’électronique, il reste quelques angles morts qui méritent qu’on s’y perde.
Je sais d’où je pars et où je désire aller. Entre les deux, il faudra compter sur le peu de population locale et accepter que le temps ne m’appartienne plus.
Retour sur chacune des étapes.
1) Asuncion – Concepcion: Premier Revers
Elle est bien jolie Sarah qui raconte sa navigation sur le Cacique II, dommage que son blogue ait déjà 16 ans. Fragile fiabilité de ces infos, que croire, que penser?
Après avoir sillonner tous les recoins du port, m’être rendu à la capitainerie, j’apprends dépité que la « croisière » sur le Cacique II est définitivement obsolète depuis au moins 4 ans… Le bus est tellement plus rapide !
Je suis bon pour 7h d’asphalte au lieu des tranquilles 36 qu’auraient prisent la navigation.
2) Conception – Bahia Negra,
Le Fatima III, une question de timing

En ce février 2026, c’est le Fátima III qui assure les 800 km de liaison fluviale qui séparent Concepción de Bahía Negra. Il remplace l’historique l’Aquidabán, quinquagénaire cargo cité dans les fameux forums, eux-mêmes périmés.
Le Fatima III part le mardi de Concepción pour arriver à Bahia Négra trois jours plus tard vers onze heures.
Il fait escale dans toutes les communautés riveraines du rio. Le trip m’a coûté 220 000 guaranis (50can$). Le bateau dessert toutes les localités du fleuve.
Se présenter au bateau le matin du départ.
Naviguer el Rio Paraguay: Brut d’immersion.

Tout petit navire, le Fatima III gère passagers et marchandises à destination des communautés isolées de l’Alto Paraguay.
Les candidats au trajet complet « Concepcion-Bahia Négra » sont des exceptions presque des anomalies (nous sommes trois ). En revanche, des passagers embarquent/débarquent entre certains segments de la navigation.
Durant la journée on dépend les hamacs, il reste la tôle rouillée du pont et quelques bancs homologués pour une vingtaine de culs.
Quoi faire ?
- Ouvrir les yeux sur les rivages qui défilent au tintouin du diesel qui en arrache dans la cale;
- Regarder le paysage changer, les oiseaux se multiplier. Respirer l’environnement;
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Bavarder, jouer aux cartes et aux dés avec les quelques compères de virée;
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Manger, boire : Il y a une cantine méga basique à bord, les estomacs fragiles prévoiront pommes, bananes, biscuits, ça fait toujours la job.
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Essayer de dormir : Pas facile dans le hamac que m’a loué le capitaine. (petite taille seulement);
- Lire. À ce propos, je vous recommande la liseuse, 150 g de lecture infinie, plus d’un mois d’autonomie, un prodige !
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Tech : Alors que le signal se fait rare dans cette région, le bateau fournit un WiFi de qualité (starlink).
Les abordages marchands et arrêts livraisons bien qu’éclairs constituent des animations à part entière.
Expérience brute de fonderie, vraiment loin des sentiers bastonnés et surtout totalement différente de mon vécu sur l’Amazonie. Je me réjouis de ce Paraguay qui ne ressemble à aucun de ses ailleurs.
Bahia Négra
Ce bout du monde est un village de 3000 habitants très dispersés qui vit d’agriculture, d’élevage et d’artisanat, pas encore du tourisme. Il dispose de plusieurs auberges, de restaurants et même d’un centre d’informations touristiques. Je m’y jette sans attendre, j’ai 8 à 10 h pour prendre la décision de ne pas reprendre le bateau en sens inverse. Le suivant sera dans 7 jours…

C’est Érico qui me reçoit, résumé:
- La zone se bat pour développer un tourisme tourné vers la nature,
- Mais la région est pluviosensible à la moindre averse, les pistes tirent le rideau;
- Le village est arrosé par la 4G, c’est souvent l’électricité qui a du mal à suivre;
- Les moyens de locomotion locaux sont tous 100% privés, ils ne sont pas légion:
- Location de 4X4 avec chauffeur (plusieurs prestataires);
- Affrètement de « Lancha » en direction du parc national du Gran Chaco, du Rio Negro, de la borne triple frontière ou de « points de vue touristiques »;
- Ces transports dévolus au tourisme côté paraguayen coûtent une blinde. Au cours de la blinde, ça donne:
- 10 000 guaranies (2,5 can$) du kilomètre pour les 4×4.
- 400 000 guaranies (100 can$) les 20km en bateau — Corumbá est à 270km par les méandres du rio, (rire nerveux) —- Je vous laisse faire le calcul.
- Du côté brésilien « Ce pourrait être des tarifs voisins de ceux-là », mais Érico n’en sait rien.
Là, on touche à la bravoure de mon porte-monnaie.
Je me pose avec une ou deux bières pour y songer. À bout de bières et de songes, je prends un lit chez Mario et regarde le bateau partir.
Formalités de Frontière:
- Côté Paraguayen : Il faut impérativement faire tamponner la sortie du territoire à la Comisaría, le poste d’immigration de Bahía Negra avant de partir. Si vous oubliez, vous serez en situation illégale au Brésil.
- Côté Brésilien : Il n’y a pas de guérite de police d’immigration, techniquement, on se trouve en transit toléré le temps de rejoindre Corumbá.
3.1) Bahía Negra à Puerto Coimbra (Brésil)
8h du mat’, Mario (qui sait tout faire) m’emmène un peu au delà de la borne frontière (tarif touriste pré-cité, forfait 10km), il me laisse à côté d’une barque garée là. Je m’y pose et espère la venue de son propriétaire.
Il se fait attendre.
Longtemps.

Il est ∼11h lorsqu’un bateau gris, patrouilleur de l’armée Brésilienne, croise au loin. Je m’agite, les deux gabelous m’abordent.
Explications.
Dubitatifs, ils se demandent de quel asile je sors et m’affirment que personne ne circule par ici, que c’est dangereux (trafic de dope, faune, etc).
Fouille minutieuse de mon sac, de mes poches, examen du passeport et du tampon de sortie Paraguayen.
Négociation.
Ils parlent portugais, je pense tout de même absorber la substantifique moëlle de leur tergiversations.
Je suis tenté de leur proposer du blé mais je redoute une réaction coercitive pour tentative de corruption.
Finalement ils m’embarquent en m’interdisant toutes photos, ils me lâcheront à Puerto Coimbra, en fin d’après-midi à proximité d’une barque accostée. Le tout à l’œil.
Selon eux, de ce point, quelqu’un pourra m’emmener.

3.2 ) Puerto Coimbra – Puerto Esperanza / Puente do Paraguay
À Puerto Coimbra sur la berge d’en face, il y a un petit aérodrome, sûrement militaire, un fort colonial devant lequel je n’ai fait que passer. Je remarque deux bateaux amarrés, un pousseur de barge, l’autre probablement marchand, ils sont trop loin pour être sollicités.
Il est 18h, je sais que je vais passer la nuit là. Une sente s’enfonce dans le bush, je n’ose aller trop loin, le Pantanal est réputé pour sa faune sauvage, lynx, cerfs, serpents de tailles respectables, pacarana (sorte de ragondins). Je ne rencontre que des oiseaux.


Quatre gars armés de machettes rentrent une heure plus tard, ce sont des ouvriers agricoles, ils défrichent pour l’armée sur la rive d’en face. Bavardages divers plutôt sympas, l’un d’eux appelle un compère et lui explique mon cas.
Le compère c’est Misael, il possède une embarcation de tourisme avec laquelle il promène les rares pérégrins vers le fort et les canaux naturels de la rivière.
Il propose de me ramasser le lendemain me promettant d’être au « pont du Paraguay » à Midi pour 600 réals, 150can$.
À ce tarif, par la rivière, Corumbá est encore à plus de 1000$… c’est pourquoi arrivé au pont je déciderai de continuer par la route.
Ce soir-là, pas de matelas pour moi, odeur de graillon, chaleur infernale, je passe la nuit en boule à l’abri du porche.



Le bateau de Misael est homologué excursions. Sièges rembourrés, toit protecteur, gilet de sauvetage. Il longe la rivière, se glisse dans des bras calmes de la rivière, le courant y étant moins sévère.
Le Pantanal « poumon humide du monde » est plus spectaculaire vu du ciel que du sol. Pourtant sa navigation met en évidence le déploiement de son réseau ramifié, labyrinthe de miroirs aqueux dont les distributaires débordent de végétation dérivante (camalotes dit Misael).
Le ciel est une arène : Les baguaris ( Hérons) montent la garde, les cafezinhos ( petit oiseau couleur café au lait) piaillent, les caracas (vautours) veillent immobiles, les martim pescador (martin-pêcheurs) piquent sur leur proies, les falcaos, (faucons) planent au dessus de la mélée.
En l’absence d’un boitier sérieux et d’un téléobjectif de compétition, animé de mouvements de tête brusques et continus, je pose le photophone et emmagasine le show en égoïste, c’est bien pour cela que je suis là.
Magistral

Ces trois heures s’apparentent à une balade écotouristique plutôt agréable qui me dépose au pied du pont.
La partie fluviale s’achève , je lève le pouce sans crainte de rester planté là. Il y a quelques Auberges et hôtels à proximité.
4) Br 262 – Corumbá
La BR 262 relie Campo Grande à Corumbá, sans autre alternative. Je pars confiant, j’ai fait le plus dur.
J’ignore que les gros bus de ligne n’ont pas le droit de s’arrêter (c’est la loi), il faut donc les oublier dans ma quête de transport final
Je suis ramassé par une grosse Toyota air conditionné / chauffeur affable. On avale la distance en une heure et qq. Lorsqu’il me demande où me déposer, je lui réponds que je n ai pas de réservation. Il évoque une auberge bon marché, confortable avec piscine. Évidemment je me méfie, mais quand même… Je me demande:
– Kristof, tu te paierais pas un hôtel correct ce soir ?
– oui
Centre ville, hyper propre, grande salle de bain, cuisine moderne. Exceptionnelle de coolitude le Dom Alberto Hostel a le bon goût de ne pas dépasser les 22can$ la nuitée.
Je m’y plante les 5 jours suivants.
C’est la première fois que je rédige un article entre deux plongeons.
Le lendemain, à deux coins de rue, un magasin me fait de l’œil, dommage que je n’aie pas besoin d’une nouvelle robe ou d’une jupette, je les aurais prises à Montréal.




